GRAZIA HOMMES

INTERVIEW – Depuis 2012, le lunetier parisien gagne en visibilité avec des paires aux matières surprenantes. Ses modèles en cuir, dont la couleur change au fil du temps, séduisent particulièrement.

Des lunettes haut de gamme développées en cuir, en pierre, en bois, en peau d’alligator… Dans le secteur de la lunetterie, Lucas de Staël occupe une place à part : celui d’une tête chercheuse avide de matières inattendues et d’un artisan qui a centralisé sa production à Paris, épaulé par treize salariés. Ses paires nobles, embossées du blason familial, sont fabriquées à la main et se vendent à partir de 800 euros.

Ce trentenaire affable a su, ces derniers mois, faire parler de lui à travers des collaborations variées : avec le tatoueur Easy Sacha, la créatrice de mode Christine Phung ou le garage de motos Blitz Motorcycles (« pourquoi pas un chausseur de luxe pour la suivante ? », espère De Staël). Il reçoit Grazia dans son bel atelier du XIXe arrondissement où sont produites, chaque année, 3.000 paires environ.

Lunetier, était-ce une vocation ?

Pas du tout. Mon père est peintre, ma mère graphiste, et les lunettes n’étaient pas particulièrement centrales dans l’imaginaire familial. J’ai fait des études plutôt tournées vers l’ingénierie, à l’Ecole nationale supérieure de création industrielle à Paris, une école où je m’intéressais à l’eau et aux énergies renouvelables. C’était une formation assez large qui forme à différentes voies : aujourd’hui, mes camarades de promotion font aussi bien du design digital que de la cartographie ou de la recherche sonore. Par hasard, j’ai fait un premier stage à Marseille chez le lunetier IDC, pistonné par mon beau-père. Ca a été un déclic. Je me suis pris au jeu. Et trois mois après mon diplôme, j’ai intégré la maison Face à Face en tant que designer.

A quel moment avez-vous décidé de lancer votre propre marque ?

J’ai d’abord eu une période d’entre-deux, où je ne m’exprimais pas sous mon nom. En 2006, j’ai récupéré un ancien atelier familial dans le XIe arrondissement de Paris : 100 m2 avec verrière. Le luxe ! J’ai décidé de démissionner de Face à Face pour lancer Undostrial, ma griffe de lunettes fabriquées à la main. Je me suis fait connaître avec des modèles flexibles, souples, en polyuréthane qui ressemblaient à de la gomme. Puis, après quelques années, j’ai décidé de reprendre à zéro sous l’appellation Lucas de Staël en 2012 : cela coïncidait avec ma rencontre avec Alexandre, designer devenu mon binôme dans le travail.

Quelle est la ligne directrice ?

Ce qui fait l’unité des collections est notre désir de travailler des matières diverses et pas forcément attendues qui vont envelopper la structure métallique de la monture : des cuirs de vaches françaises ou norvégiennes, des bois comme le chêne fumé, l’érable, le noyer ou l’amarante, des tissus, des pierres comme l’ardoise, la pierre de schiste, des peaux d’iguane ou d’alligator, du galuchat…

Des matières que l’on imagine difficiles à travailler…

Plus cela semble infaisable et plus ça va me stimuler, m’exciter. J’ai vraiment un goût pour l’aspect technique des lunettes : comment résoudre les obstacles ? qu’imaginer comme processus ? comment aboutir à une faisabilité ? Aujourd’hui, on continue de produire des produits en toutes ces matières mais on se concentre beaucoup sur le cuir qui plaît beaucoup à la clientèle.

C’est pourtant une matière qui s’altère avec le temps, la chaleur…

Absolument. La couleur du cuir évolue avec le temps, elle va foncer plus ou moins vite en fonction du PH de la peau du porteur. Au départ, les opticiens qui vendent nos lunettes tordaient le nez en voyant nos produits : ils se demandaient comment vendre à des clients une paire de lunettes qui ne va pas rester la même. Mais finalement, cet inconvénient est devenu un avantage : nous expliquons aux acheteurs que le cuir est une matière vivante et les prévenons en amont que leur monture va changer d’aspect. Nous leur montrons notamment un échantillon, une carte des couleurs sur lequel on voit la transformation qui va advenir. Une fois qu’ils sont informés, on s’aperçoit que le fait d’avoir des lunettes qui vont muter est une idée qui séduit les gens.

L’allure de vos lunettes est plutôt unisexe avec des matières, des couleurs et des formes souvent similaires pour les deux sexes. Savez-vous si vos clients sont plutôt des hommes ou des femmes ?

Nous n’avons pas de chiffres vraiment fiables mais, d’après nos observations, on serait plutôt à parité. Pour autant, nos produits ont un coût et on voit que les femmes ont moins de problème à dépenser une somme importante pour des lunettes, surtout lorsqu’elles sont travaillées à la main avec un vrai savoir-faire comme chez nous.

Vous êtes le petit-fils de Nicolas de Staël qui fut l’une des grandes signatures de l’art abstrait au XXe siècle. Son œuvre a-t-elle eu une influence sur vos réalisations ?

Esthétiquement, je ne pense pas. Je ne me vois pas comme un artiste mais comme un artisan. Mais s’il y a quelque chose que j’ai gardé de lui, c’est son goût de l’atelier, cet espace où l’on doit trouver une forme avec passion, c’est-à-dire en y mettant de l’énergie et un certain jusqu’au-boutisme. C’est son exigence, son intransigeance, qui me parle surtout.